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Fabien Nobilio - De l'Evangile aux évangiles

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Que désigne-t-on par « évangile » ? Ce terme est la transcription du grec «  euaggelion », qu’on peut traduire par « bon message » ou « bonne nouvelle ». Initialement, cette bonne nouvelle est la proclamation (kerygma) que Jésus a annoncé la proche venue du Royaume de Dieu sur terre, qu’il a inauguré cet avenir par sa mort et sa résurrection, qu’il reviendra prochainement juger les vivants et les morts. Pour entrer dans le Royaume de Dieu, il semblerait normal de s’être montré un loyal sujet. Mais quel homme, quelle femme, peut sans crainte affirmer avoir été, sa vie durant, fidèle à Dieu ? Pour ceux et celles qui auraient laissé libre cours à des penchants humains trop humains, il est néanmoins possible d’entrer dans le Royaume, fût-ce pour ainsi dire par la petite porte. Puisqu’il leur reste peu de temps avant le jugement, qu’ils emploient ce peu de temps à racheter leurs égarements passés en corrigeant leur mode de vie et en croyant en Jésus. De la sorte, s’ils ne sont pas en ordre avec Dieu, ils ont du moins l’assurance de connaître son intermédiaire, le Christ Jésus, qui les comptera parmi les siens et les fera entrer avec lui dans l’éternité. Tel est le bon message, fait de crainte, d’urgence et d’espoir, que délivrent les apôtres, les envoyés (apostoloi) du Christ Jésus, lui-même envoyé de Dieu. A cet égard,
« Jésus, c’est l’annonceur annoncé : il annonçait le Jugement dernier, mais, dès Paul, il devient le centre de la nouvelle religion : c’est Lui qu’on annonce (…) » 1 Joly R., 2002, Libre pensée sans évangile, Bruxelles : Labor, p. 79.
Ainsi saint Paul :

« Je vous fais bien connaître, frères, l’Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez pris avec vous et dans lequel vous tenez bon, par lequel aussi vous vous sauvez, si vous le conservez dans une parole telle que je vous l’ai annoncée ; sinon, vous auriez cru en vain. Car je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même pris avec moi, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il a été relevé le troisième jour selon les Ecritures, qu’il a été vu de Céphas [Pierre], puis des Douze. Ensuite, il a été vu de plus de cinq cents frères à la fois – la plupart d'entre eux demeurent jusqu'à présent et quelques-uns se sont endormis –, ensuite il a été vu de Jacques, puis de tous les apôtres. Et, en tout dernier lieu, il a été vu de moi aussi, comme de l’avorton. » 2 Première épître aux Corinthiens, XV. Sauf mention contraire, nous citons les livres bibliques dans une traduction légèrement littérale qui tient compte des traductions majeures en langue française: celle de Louis Segond (et ses nombreuses révisions), celle d'Osty et Trinquet, la Bible de Jérusalem, la Traduction OEcuménique de la Bible... 

Notre propos nous interdit de nous attarder sur la mise en scène rhétorique et la signification théologique de l’humilité chez ce remarquable penseur du paradoxe qu’est Paul de Tarse. Juif de la Diaspora, citoyen romain, il n’a pas connu Jésus de son vivant, mais, en vertu d’une expérience mystique sur laquelle il reste pudique, il se considère comme l’un de ses apôtres. Les épîtres de Paul, adressées à des communautés ou à des dirigeants de communautés, sont les plus anciens textes chrétiens dont nous disposions (vraisemblablement rédigés entre 44 et 60). Dans la première épître aux Corinthiens, que nous venons de citer, Paul emploie le terme « euaggelion » pour désigner la brève séquence narrative où il présente la résurrection de Jésus. Nous sommes encore loin, d’un point de vue littéraire, du genre « évangile » qui va se développer à partir de Marc (vers 70).
En tant que genre littéraire, l’évangile est plus qu’un message : c’est un récit édifiant de la vie de Jésus, qui met l’accent sur sa naissance, son enfance, ses paroles, ses actes, sa mort, sa résurrection… Les textes qui présentent plusieurs de ces éléments sont appelés « évangiles » et peuvent être rapportés au genre littéraire plus large de la biographie gréco-romaine 3 BURRIDGE R.A., 1992, What are the Gospels ? A Comparison with Graeco-Roman biography, Cambridge University Press. . Les Vies de Jésus présentent en effet des traits communs avec les Vies de politiciens, de poètes et surtout de philosophes rédigées entre le Ve siècle avant et le Ve siècle après le début de l’ère commune : dimension didactique, portée polémique, insistance sur les actes et la pensée propres du personnage central, attention aux circonstances de sa mort. La biographie rabbinique semble se distinguer de ses pendants gréco-romains et chrétiens par la moindre importance qu’elle accorde aux particularités de ses personnages : moins individués, ils compteraient moins pour leur enseignement propre que pour leur défense et illustration de la Torah commune. A l’inverse, les figures de Jésus sont à ce point individuées qu’il en existe pour ainsi dire autant qu’il existe d’évangiles 4 Cf. i.a. Fredriksen P., 1992, trad. Fortier-Masek M.-O., De Jésus aux Christs. Les origines des représentations de Jésus dans le Nouveau Testament, Paris : Cerf.

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