Au-delà de la figure emblématique de
l’évangéliste accompagné de son « animal », il faut souligner
qu’aucun des quatre évangiles canoniques ne désigne clairement son auteur. L’attribution
est donc externe, dans le sens où le nom de l’évangéliste n’apparaît pas dans
le corps du texte, mais dans le titre. Les titres « selon Matthieu »,
« Marc », « Luc » et « Jean » – pour les citer
dans l’ordre devenu canonique – se trouvent sur des manuscrits anciens, mais
ceux-ci ne sont pas plus anciens que les écrits de Papias de Hiérapolis
(première moitié du IIe siècle), voire que ceux d’Irénée de Lyon (seconde
moitié du IIe siècle), premiers auteurs que nous connaissions à nommer
clairement les auteurs des évangiles et les circonstances de leur composition
1 Leur témoignage a été conservé par Eusèbe de Césarée,
Histoire ecclésiastique, III, XXXIX pour Papias et V, VIII, 4 pour
Irénée, in Bardy G. (éd.), Paris : Cerf, SC 55. .
Dans le même ordre d’idées, Papias est
également le premier à déclarer que l’évangile de Matthieu fut écrit dans une
langue sémitique avant d’être traduit en grec. Une opinion relayée notamment
par Jérôme et qui, aujourd’hui encore, divise les spécialistes… Il est plus
généralement admis que les trois autres évangiles aient été écrits directement
en grec, langue dans laquelle ils nous ont été transmis.
Mais revenons à leur titre. Nombre de
manuscrits n’en renseignent pas, pas plus qu’un nom d’auteur, de sorte que les
évangiles semblent initialement anonymes. L’explication historico-critique
classique de l’anonymat des évangiles est qu’ils seraient issus de milieux
différents où ils étaient chacun tenus pour l’Evangile avant que, avec
l’édification progressive de la grande Eglise, apparaisse le besoin d’une
rationalisation canonique
2 Cf. i.a. Aland K., 1961, « The Problem of Anonymity and
Pseudonymity in Christian of the First Two Centuries », in The Journal
of Theological Studies XII (1), pp. 39-49, réf. p. 42. A l’inverse,
Bauckham R., 2006, Jesus and the Eyewitnesses. The Gospels as
Eyewitness Testimony, Grand Rapids/ Cambridge : Eerdmans, a récemment
popularisé l’hypothèse que les évangiles s’adressaient dès leurs
origines à l’ensemble de la chrétienté. L’impressionnant travail de
Richard Bauckham présente nombre de raisonnements intéressants, mais
n’apporte pas de réponse plus sûre à la question de l’anonymat – qui le
pourrait ?. Indépendante de l’explication historico-critique, l’explication théologique du
même état de fait est des plus intéressante. Selon la thèse illustrée en son
temps par le célèbre Kurt Aland, co-éditeur du Novum Testamentum graece, la
plupart des écrits de ce recueil seraient anonymes parce que l’autorité de
l’auteur dépendrait, non de son identité, mais de son inspiration
3 Aland K., art. cit., p. 45, en tire la conclusion que ce ne
sont pas les cas où l’auteur reste anonyme qui posent question, mais
ceux où l’auteur donne son nom… Cette remarque s’entend à l’exception
des lettres où, en vertu du genre littéraire, le destinateur et le
destinataire sont clairement identifiés.. La manière dont cette inspiration pouvait être éprouvée par l’audience aurait
alors résidé dans la relative conformité de la composition écrite aux
traditions orales.
La question de l’oralité se pose également à
propos de l’une des sources supposées des évangiles de Matthieu et de Luc. Selon
l’hypothèse documentaire la plus couramment admise, les évangiles de Matthieu
et de Luc auraient en effet deux sources : la première, attestée, est
l’évangile de Marc ; la seconde, supposée, est nommée « Q »,
initiale de l’allemand « Quelle ». L’on peut induire l’existence et
le contenu de Q en isolant les versets parallèles de Matthieu (Mt) et Luc (Lc) qui
ne sont pas aussi des parallèles de Marc (Mc). L’ « édition » de
ce texte que nous ne possédons pas en tant que tel a déjà connu une première
version qui sera vraisemblablement revue régulièrement
4 Robinson J.M., Hoffmann P. & Kloppenborg J.S. (eds.),
2000, The Critical Edition of Q. Synopsis including the Gospels of
Matthew and Luke, Mark and Thomas with English, German, and French
translations of Q and Thomas, Minneapolis : Fortress / Leuven :
Peeters.. Cette édition compte nombre de passages
dont la structure et le rythme suggèrent qu’ils étaient destinés à être
déclamés. La mémoire orale des Anciens étant tout autre que la nôtre, le
document Q pourrait fort bien n’avoir jamais été couché par écrit…
Tandis que l’hypothèse documentaire citée (Q et
Mc comme sources de Mt et Lc) est admise par nombre de spécialistes, aucun
consensus ne s’est encore dégagé en ce qui concerne le quatrième évangile,
celui de Jean. Ses différences d’avec les synoptiques proviennent-elles de
l’usage de sources spécifiques ? D’une volonté de délivrer un autre
message ? Dans ce cas, un ou plusieurs des évangiles synoptiques ont-ils
été une source pour lui ?
Dans le sillage de telles considérations et en
référence à l’événement historique majeur que constitua la destruction du
Temple de Jérusalem par l’armée romaine en 70, les quatre évangiles canoniques
sont d’ordinaire classés comme suit, du plus ancien au plus récent : Marc
(au plus tôt quelques années avant la destruction du Temple), Matthieu, Luc,
Jean (au plus tard au début du IIe siècle).
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