« (…) il ne peut y avoir ni un plus grand ni un plus petit
nombre d'évangiles. En effet, puisqu’il existe quatre régions du monde
dans lequel nous sommes et quatre vents principaux, et puisque, d’autre
part, l’Eglise est répandue sur toute la terre et qu'elle a pour
colonne et pour soutien l’Evangile et l’Esprit de vie, il est naturel
qu’elle ait quatre colonnes qui soufflent de toutes parts
l'incorruptibilité et rendent la vie aux hommes. D’où il appert que le Verbe, Artisan de l’univers, qui siège sur les Chérubins et maintient toutes choses, lorsqu’il s'est manifesté aux hommes, nous a donné un Evangile à quadruple forme, encore que maintenu par un unique Esprit. »
1 Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, XI, 8, in
Rousseau A. & Doutreleau L. (éds.), 2002 (1965), Paris : Cerf,
coll. « Sources chrétiennes » (SC) n° 210-211. Sauf mention contraire,
c’est à cette collection que nous renvoyons pour l’établissement des
textes et leur traduction.
Comme on le voit, la vocation universelle de l’Eglise en
train de se constituer s’exprime ici à travers une correspondance
symbolique entre ce que l’on pourrait appeler, par facilité, nature et
culture. De même que le monde connu compte alors quatre régions et que
l’on s’y oriente comme encore aujourd’hui en fonction des quatre points
cardinaux, il doit y avoir quatre évangiles. Une telle correspondance
relève de la rationalité
antique : une volonté de percevoir le monde comme ordonné, mais qui
s’exprime dans des formes bien différentes de la rationalité
technoscientifique qui est la nôtre depuis la modernité
Dans cette justification symbolique du nombre 4, il faut
bien sûr voir la volonté de délimiter le canon, en particulier
d’extirper les évangiles dits gnostiques (par exemple les évangiles de
Thomas, de Marie, de Vérité). Mais il faut y voir aussi la volonté de
préserver une certaine pluralité des textes canoniques contre la
tentative de les uniformiser. Tel était en effet le projet de Tatien
(mort vers 180) : tirer de ces quatre évangiles un unique récit, le Diatessaron, littéralement « (un) à travers quatre ».
Plus hardi encore était le projet de Marcion du Pont (originaire du sud de la Mer Noire, région aujourd’hui turque, floruit vers
140-160), puisque celui-ci chercha à répandre dans la chrétienté un
évangile de sa composition, s’inspirant principalement de Luc, mais
arrachant le tout au fonds vétérotestamentaire relu comme la geste d’un
dieu mauvais. Dans cette relecture qui constitue l’une des formes de ce
phénomène complexe qu’est le gnosticisme,
le monde matériel, si imparfait, est tenu pour la création d’un mauvais
démiurge. Le vrai Dieu ne se serait pas souillé les mains en donnant
forme à la terre, ni n’aurait condamné l’homme à vivre dans un monde où
il souffre. C’est ce Dieu transcendant et bon dont Jésus aurait
proclamé l’existence et le dessein de salut, s’attirant ainsi l’ire des
juifs dont le Dieu serait en fait le mauvais démiurge… Faut-il préciser
que le propos de Marcion est antijuif ? Antijuifs, plusieurs Pères de
l’Eglise le furent aussi, mais sans pour autant renoncer à l’ancrage
vétérotestamentaire du christianisme. Ils se contentèrent – mais
était-ce mieux ? – de considérer que les promesses faites à Israël étaient destinées à se réaliser dans l’Eglise.
Pour en revenir à Irénée, sa position en ce qui concerne
le nombre des évangiles canoniques est donc plus mesurée qu’on pourrait
le croire, du moins d’un point de vue intellectuel. Malgré son extrême
virulence à l’égard de ceux que la postérité a tenu à sa suite pour
hétérodoxes, il n’a pas voulu fonder une orthodoxie sur la réduction
artificielle des textes fondateurs qui – la critique textuelle ne cesse
de nous le montrer – sont pluriels dès l’origine…
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