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Guy Jucquois - Les convictions de la libre penssée

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Il peut sembler paradoxal de conjuguer le terme de « convictions » à celui de « libre pensée ». En effet, le premier évoque traditionnellement une adhésion à des formes collectives de pensée et à des comportements conventionnels, tandis que le second implique une distance, voire une opposition, s’inscrivant dans une conscience et une détermination individuelles, marques d’une indépendance d’esprit face à tout dogmatisme et à toute contrainte exercée sur le cheminement libre de la pensée de chacun.

Pourtant, il est naturel que ceux qui poursuivent des objectifs semblables et qui participent aux mêmes combats s’allient pour accroître leur forces et leurs chances de remporter la victoire. C’est effectivement ce qui s’est produit en Occident depuis trois ou quatre siècles. La libre pensée fut d’abord le fait d’individus isolés, même s’ils se connaissaient, se fréquentaient et luttaient de connivence. Progressivement cependant leur camp se structura pour donner naissance, dès la fin du XVIIIe siècle, à des forces sociales et politiques qui partageaient les mêmes idéaux de liberté. Cette évolution ne se fit pas sans entraîner certaines radicalisations du mouvement de la libre pensée, aboutissant parfois et paradoxalement à des excès semblables à ceux qui avaient justifié leur apparition.

A la suite des Guerres de religion s’introduisit en Occident le libertinage  religieux et philo-sophique. La liberté individuelle de pensée devient une revendication majeure du « libre pen-seur », expression introduite en français dès 1659 et construite sur le modèle de l’anglais free thinker développé dans le contexte de la « tolérance religieuse » anglo-saxonne (angl. toleration).

Il est curieux de constater que si le libre penseur apparaît dans le lexique dès le milieu du XVIIe siècle, l’expression libre pensée ne verra le jour qu’en 1873 et cela dans un contexte où s’opposèrent durement les tenants d’un maintien ferme des convictions cimentant jusqu’alors les communautés et les adversaires d’une pensée dogmatique et uniforme, progressivement constitués en groupes structurés, exigeant, pour chacun, la liberté des convictions et de la pensée. La durée écoulée entre l’apparition des deux termes souligne tout à la fois la dureté de luttes d’abord individuelles et la difficulté de regrouper des individus, libertaires, même lorsqu’il s’agit de conjuguer leurs forces pour promouvoir davantage de liberté pour tous.

On conçoit également que l’exigence de la liberté des convictions et de la pensée ne puisse que rarement rencontrer l’assentiment spontané des pouvoirs établis, ou des relais idéologiques, philosophiques ou religieux, de ces derniers. La relative victoire de la liberté de pensée requiert en effet un combat constant de ses adeptes. Développer un esprit libre chez chacun, ce n’est pas miner les fondements de la société, c’est au contraire favoriser la découverte et l’aménagement de solutions que rien n’impliquait à l’avance.

Comme l’écrit A. Bayet , « avec le recul du temps, on s’aperçoit que la plupart des grands progrès humains sont dus aux penseurs libres qui, à un moment de l’histoire, ont eu le courage de faire scandale ». Les avancées sociales et les découvertes ne sont jamais le fait ni des esprits conformistes, ni des suiveurs. On conçoit que le mot libre ait également parmi ses acceptions courantes celle, péjorative, de « qui ne manifeste ou ne dénote pas de souci des convenances » , alors que dans le domaine de la pensée ou dans l’expression d’un jugement le même adjectif s’emploie pour « qui fonde son jugement (ou qui est fondé) en dehors de toute référence à la tradition, à l’autorité, aux croyances établies, aux préjugés » (Ibid.), acception manifestant l’indépendance d’esprit des véritables penseurs.