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Les groupes n’ont jamais apprécié les individus qui marquaient ostensiblement leur singulari-té, que ce soit dans leurs comportements et encore moins dans leurs paroles. Le plus souvent la liberté de pensée, jointe à celle de s’exprimer, est restreinte, d’abord spontanément, car elle sup-pose une indépendance d’esprit naturellement peu répandue puisque toute la socialisation con-court à généraliser des manières de penser et de se comporter communes à toute la collectivité.
La relative uniformisation des individus par l’apprentissage des règles sociales est renforcée par les sanctions, variables selon les communautés, visant ceux qui s’écartent des convictions com-munes à leur groupe. Plus ce dernier est homogène ou vise à l’homogénéité, moins aisément seront tolérées les divergences de pensée ou de comportement. La tolérance à la diversité de pensée et d’attitudes au sein d’une communauté est un phénomène relativement rare et récent, caractéristique essentielle de la démocratie occidentale.
A travers toute l’histoire, la plupart des communautés ont sanctionné durement toutes les formes de pensée libre et autonome, confondant fréquemment dans les condamnations les do-maines de la science, celui de la morale et de l’éthique, celui encore de la philosophie et de la religion.
L’histoire des sciences occidentales, par exemple, ou celle de la philosophie constitue un long inventaire de persécutions dont furent victimes des individus audacieux, des savants novateurs, des esprits originaux et indépendants, tels les Giordano Bruno, Galilée, Descartes, Spinoza, Bayle, Diderot ou Darwin. Dans les domaines de la pensée sociale, économique ou politique, les divergences par rapport au paradigme majeur d’une époque et d’une communauté ne furent guère mieux accueillies.
Néanmoins, c’est dans le secteur de la philosophie et de la religion que les divergences de pensée sont combattues avec la dernière énergie. Les Guerres de religion ne sont pas propres à l’Europe occidentale ni au christianisme de la Renaissance. Les luttes qui opposèrent les Chrétiens d’Orient et ceux d’Occident et qui débouchèrent sur un schisme majeur connurent leur lot de persécutions. Dans le monde musulman, l’opposition entre les Chiites et les Sunnites conduit de nos jours encore à des conflits sanglants.
Dans l’histoire des religions, deux groupes furent en butte en permanence aux sanctions des courants dominants : les mystiques et les hérétiques. Les premiers connurent moins les persécu-tions que les seconds, car ils parvinrent habituellement, sinon à imposer le respect, du moins à ne pas s’attirer la vindicte collective, en conférant à leurs convictions religieuses un caractère personnel et unique, et surtout en conservant fréquemment un silence relatif sur leurs convictions. Les rapports que les mystiques évoquent avec leur dieu relèvent en effet de la communication individuelle et surtout ils ne cherchent pas à susciter des adeptes, vivant généralement à l’écart et appréciant l’isolement.
Les hérétiques, par contre, par les interrogations qu’ils formulent introduisent une contestation argumentée dans le corps social, menaçant ainsi la cohésion sociale dont ils attaquent les liens. L’hérétique met en cause certaines des convictions partagées par la communauté dont il provient : il « choisit » ses convictions au lieu d’accepter comme évidentes l’ensemble de celles de la communauté. Le sort des hérétiques se partage donc toujours, selon les succès rencontrés, entre la fuite, la persécution et le martyre, ou, dans certains cas, le triomphe de leurs convictions et la fondation sur ces bases d’une nouvelle communauté, mettant fin ainsi à l’isolement de leur pensée et de leur statut.
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