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Au fur et à mesure de la prise de conscience et de la maturation modernes des idéaux avec lesquels lois et règles doivent s’accorder pour acquérir le statut de lois et de règles, un « espace » s’est ouvert, « espace » politique commun en droit antérieur aux choix et aux appartenances particuliers. Il est nécessaire de le rappeler et de le souligner car, en Belgique, l’histoire et les institutions ont engendré une certaine confusion entre deux significations entièrement différentes du mot laïcité. A défaut de disposer de deux noms distincts, nous proposerons de parler, d’une part, de laïcité politique et, d’autre part, de laïcité morale.
La première est celle dont nous avons ébauché la description : elle désigne l’espace public « neutre », non pas seulement au sens où il autorise la coexistence pacifique entre les cultes dans les institutions mais aussi et surtout au sens où il rend possible la liberté des cultes privés, et interdit que l’un d’entre eux prétende occuper, à lui seul, un « espace » qui, dès lors, ne serait plus public. Entre religions et laïcité politique, il n’y a pas de conflit puisque, tout au contraire, la seconde a pour vocation de garantir le respect des premières dans la pluralité.
La neutralité de coexistence dont les institutions belges donnent l’exemple (en particulier son enseignement officiel qui organise des cours représentatifs des divers cultes reconnus et du choix non confessionnel) est donc, plus profondément, rendue possible par l’universalisme de la laïcité politique : il n’y aurait pas de coexistence sans reconnaissance, c'est-à-dire sans la conviction de voir en autrui, malgré les divergences morales, un être avant tout digne de respect.
Cet a priori change radicalement les donnes philosophiques car il hypothèque d’entrée de jeu les prétentions à donner aux hommes des modèles vrais et uniques, à convoquer des pensées totalisantes frappées du sceau de vérité historique ou dialectique ou à réduire le champ d’investigation de la pensée à une idéologie donnée nimbée d’une aura surnaturelle.
La seconde en revanche désigne un choix particulier et privé, un choix de « non confessionnalité » « à côté » (et non pas « avant ») d’autres choix tout autant privés. Cette option particulière, outre le fait qu’elle est « enseignée », a aujourd’hui ses représentants officiels, elle peut, à l’instar des cultes, apporter assistance et réconfort à ceux qui s’y reconnaissent.
Elle invite à la tolérance sans mépriser l’engagement, elle prédispose à l’écoute sans pour autant évacuer la question de la vérité et du savoir. Elle éclate la volonté de puissance sur l’invisible pour tenter d’expliquer et d’exprimer une multiplicité de points de vue sur le monde qui sont autant de lieux invisibles qu’ils importent certes de rassembler mais aussi de respecter attendu la richesse de leur diversité. Il faut sans doute voir ici le « triomphe » des idées d’Emmanuel Kant que nous évoquions tout alors mais aussi une certaine sagesse qui au fil des conflits à conduit à une idée toute simple : le respect de l’autre pour ce qu’il est et non pour ce que je voudrais qu’il soit ou devienne.
Fallait-il autant de médiations pour en arriver à cette forme de conscience valorisant la subjectivité ? Devions-nous en passer par des expériences aussi tragiques pour découvrir la vertu d’une proximité soucieuse d’éviter les entreprises fusionnelles ? Sommes à abri d’un retour en force d’idéologie dévastatrices ? Ces questions restent ouvertes. Il n’en reste pas moins qu’apprendre à connaître et reconnaître la différence est maintenant inscrit au cœur de nos préoccupations religieuses et philosophiques jetant ainsi un pont entre les deux rives d’un monde entre foi et raison.
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