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Je traverse l’Allemagne en 22 jours. Pourtant dans cette traversée, j’aurai 18 jours de pluie d’affilée. Différents Länder ont décrété l’état d’urgence. Cela est très dur moralement, vu la distance globale à parcourir, je ne suis qu’au début et sans cesse, je suis trempé jusqu’à l’os. Cette pluie incessante me sape le moral. Je finis par ne plus voir le but ni le bout du tunnel. Ma destination est encore tellement loin. En Bavière, je vois de plus en plus de pierres commémoratives qui annoncent que le sentier de la mort est passé. Des milliers de familles juives et autres victimes du Nazisme sont passées par ici pour se rendre vers le camp de concentration de Dachau. Que fallait-il faire ? Continuer ma route comme si de rien n’était ou faire ce détour d’une centaine de kilomètres ? En regardant cette plaque commémorative, je me questionne. Finalement, est-ce que la démarche du pèlerin n’est-elle pas celle de la liberté ? Personne ne m’a obligé à partir et à marcher. Ici, je suis perplexe. La différence entre eux et moi est que leur liberté leur a été enlevée pour toujours. C’est alors que je décide de changer de cap et que je me mets en marche pour le camp de Dachau. J’y arrive quelques jours plus tard, précisément le jour où l’on y célèbre les 60 ans de la libération du camp. Aujourd’hui est un jour excessivement morne. Le froid insipide me glace les os. Mais ce froid-ci est encore plus prégnant que le froid lié aux températures anormalement froides pour la saison. Lorsque je traverse les différentes composantes du camp, et en me trouvant face aux fondations toujours visibles des baraques où les prisonniers étaient entassés comme des lapins en cages, je m’agenouille et je prends un petit caillou en formulant la promesse suivante : si Dieu me prête vie jusque là, je voudrais en mémoire des victimes du Nazisme, déposer ce petit caillou dans le Mur des Lamentations.
Étonnamment, en sortant du camp, je me rends compte que ce voyage, je ne le fais plus pour moi mais pour tant de vies brisées rencontrées en cours de route.
Au fur et à mesure que je m’approche de l’Europe centrale, je reçois de plus en plus les recommandations d’être vigilant. À chaque frontière, on me met en garde pour le prochain pays. Lorsque j’arrive en Croatie, dernier pays catholique de ma route, on me dit à plusieurs reprises que je ferais mieux de me payer les services d’un garde du corps muni d’une Kalachnikov pour me protéger en Serbie.
La réalité est différente des peurs que l’on lui confère. Le 27 mai, je marche depuis deux mois. Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Je traverse la Vojvodine, cette région au Nord de la Serbie. J’arrive dans un petit village sans couleurs et me mets à la recherche d’un petit troquet où je peux remplir mes gourdes d’eau fraiche. Lorsque j’ai trouvé le bar, je suis invité par quelques jeunes à boire un verre. On me questionne sur mon identité. J’explique d’où je viens, ma particularité identitaire, être francophone flamand… Au fur et à mesure que j’aborde le thème de l’identité, je vois le silence qui s’installe. Soudain, un des garçons prend la parole et explique qu’il a participé au massacre de Srebrenica, où en quelques heures, plus de cinq-mille musulmans ont été assassinés par les forces nationalistes serbes. Je reste muet. L’atmosphère est lourde. Au moment où je prends congé d’eux, celui qui a participé au massacre, se redresse et enlève son T-shirt qu’il me met entre les mains en me disant : « Emmène-le en souvenir de moi, si tu le portes vers Jérusalem, je saurai qu’une personne pense à moi et je me sentirai moins seul. S’il te plaît sur la route vers Jérusalem, marche et prie pour moi. »
Pendant des jours entiers, je reste muet en pensant aux paroles de Bojan, le serbe génocidaire, qui n’arrêtent pas de me traverser l’esprit. Combien de vies brisées ne rencontrerais-je pas sur cette longue route vers Jérusalem ?
Après avoir traversé ensuite la Roumanie (où j’ai été chargé par un ours) et la Bulgarie, je suis arrivé en Turquie, le 1er juillet, après 3 mois et trois jours de marche. L’énorme pays fier s’ouvre à moi. Je ne mets pas moins de trois jours pour traverser la mégalopole d’Istanbul où je retrouve mes chers parents. Pendant quatre jours, je vis toute la candeur de l’atmosphère familiale. Quatre jours de repos et de préparation psychologique pour la suite : les plaines du désespoir : le haut plateau d’Anatolie. Plus de 1400 km de terre aride et brûlée par un soleil d’acier d’été. C’est ici que j’ai dû franchir quotidiennement des étapes qui avoisinent les 50, 60 et même une fois 74 km. Les distances y sont telles qu’elles en deviennent abstraites. Dans cette étendue pelée, les routes disparaissaient en ligne droite jusqu’à l’horizon. Je marche en ayant l’impression d’avoir les jambes comme des stèles d’argile et à chaque pas que je fais, elles se fissurent davantage. Etrangement, malgré la souffrance, jamais la joie ne disparait. Mais là où l’esprit ne connaît pas de limites, le corps lui en connaît. Vers la fin du mois d’août, pour la première fois, je sens l’épuisement ; mes jambes ne me portent plus. Je sens que je vacille, j’ai la tête qui bourdonne, j’ai peur. Si je tombe ici, perdu au milieu de l’immensité de l’Anatolie, personne ne viendra me chercher. Au moment où je doute de mon entreprise, je doute de moi et de Dieu, j’entends au loin des chiens bergers errants d’Anatolie courir vers moi. Ils m’arrivent à la taille, m’encerclent. Je regarde avec effroi leurs canines. Certains d’entre eux portent un collier avec des clous, pour éviter que les loups ne les croquent au collet. Avec mes dernières forces, je les tiens à distance avec mon bâton, je jette des cailloux et je hurle. Lorsqu’enfin ils prennent la fuite, je reste sur place, incapable de mettre un pas devant l’autre. C’est ici que je tombe à genoux. Je n’en peux plus. C’en est trop pour moi. La seule envie qui me reste est celle de pleurer. Mais je n’arrive même pas à verser une seule larme, je suis comme une tige desséchée. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, sans ne plus rien attendre sinon, peut-être la mort. Dans cet état de détresse extrême, je retrouve une certaine quiétude et j’entends au loin le chant du muezzin. Serais-je arrivé dans le paradis des musulmans ? Petit à petit, le chant devient plus persistant et il parvient à me sortir de ma torpeur. C’est alors que je me rends compte que je suis arrivé sans le savoir à proximité d’un village. Avec mes dernières forces, je me lève et me traîne jusqu’au village où étrangement, un homme semble m’attendre. Il me fait signe de le suivre, je le suis comme un automate, incapable de dire quoi que ce soit. Il me guide vers l’arrière cour de la petite mosquée où je découvre sous un arbre une table qui est dressée avec de la nourriture et de la boisson. Il me fait signe de m’asseoir et de manger. Je suis si fatigué que je mets un temps indéterminé à manger. Enfin, petit à petit les forces me reviennent. Lorsqu’enfin, je suis rassasié et que je me sens mieux, l’homme prend la parole et me dit avec des mots d’anglais et d’allemand: « Je suis le muezzin, il y a une heure de cela, j’étais dans mon minaret et je priais lorsqu’au loin, je discernais soudain une silhouette. J’ai pensé à mon fils. Je pensais que c’était lui qui me revenait, mais il ne me reviendra jamais car il s’est donné la mort il y trois ans. » Lorsque nous disons au revoir, il me prend dans ses bras et je sais qu’à ce moment, il est en train de dire au revoir à son fils. Il avait mon âge. À nouveau seul en train de marcher dans les plaines du désespoir, là, pour la première fois, je sens des chaudes larmes me couler sur le visage. Ce ne sont pas des larmes de tristesse, mais des larmes de joie. Assurément, je peux dire avec certitude : les larmes que je verse ici, je les dois à ce musulman.
Après 175 jours de marche, je traversé l’extrême Nord de la Jordanie, pour enfin descendre dans la vallée du Jourdain qui coule à 400 mètres sous le niveau de la mer. Après 178 jours de marche, je suis en face des collines de Galilée. Je n’en crois pas mes yeux, pendant tant de jours j’avais pensé à ce moment et voilà que les douces collines de Galilée sont là, en face de moi, bercées dans la lumière dorée de la fin d’été.
En Israël, ma joie est de courte durée, car passé Nazareth, je butte contre le Mur de séparation qui divise la Palestine d’Israël. Je ne comprends pas. Au fur et à mesure que je m’approche de Jérusalem, ville qui devrait symboliser l’Unité entre les peuples, les divisions deviennent de plus en plus palpables.
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